La seule chose que je ne supporte pas chez lui, c'est son prénom. Je me refusais à le prononcer avant, et je ne comprends toujours pas que l'on puisse appeler son enfant comme ça.
Bill. Sans parler de celui de son frère! Non, décidément, je ne comprends vraiment pas.
Enfin, je ne vais pas le maudire pour quelque chose d'aussi superficiel, je m'y suis habituée maintenant. Et puis... Les noms d'une syllabe et comportant des « i », sont plus faciles à crier pendant l'orgasme... Je suis sûre que vous y avez déjà pensé, avouez-le.
Bill, c'est... ma plus belle histoire d'amour, un charme inépuisable, des expériences sexuelles si érotiques... Des souvenirs plus ou moins mauvais, plus ou moins bons. Des heures à l'entendre chanter faux, car j'ai toujours aimé sa voix, qui me berce comme un bébé le soir en m'endormant. Mais lorsqu'il chante, c'est tordant il faut l'avouer.
Et puis Bill, c'est ma vie. Comme ça, on dirait une banale histoire d'amour, et c'en est une, si on met de côté le fait que je sors avec une super rock star mondialement connue ces temps-ci - bien que cela soit près de prendre fin -, mais rien que pour ça, je vais vous relater ce récit.
J'habite à... Non, ça n'a pas d'importance. Sachez juste que je me situe quelques part aux States. Je suis dans un lycée plutôt réputé, où élèves fortunés et défavorisés cohabitent dans une ambiance assez tendue.
Le premier jour, je l'ai vu arriver, comme ça. C'était une belle matinée en début d'automne, quelques semaines après la rentrée des classes. Le soleil était encore au rendez-vous, et seules les feuilles qui descendaient en tourbillon des arbres me rappelaient que l'été avait touché à sa fin.
Je me souviens de l'agitation habituelle qui régnait dans l'établissement, et de la vague de chuchotements et de ricanements qui s'est élevée progressivement jusqu'à nous.
A cet instant, Kevin et moi étions devant mon casier. Il était mon petit ami depuis plusieurs mois, je ne comptais plus. Tout ce que je retirais de cette relation, à ce moment, était une présence rassurante à mes côtés, et quelqu'un pour me prendre dans ses bras et me susurrer des mots doux à l'oreille le soir. Je m'en contentais volontiers, et je n'aurais pas supporté de lui briser le coeur, car lui était encore réellement amoureux de moi à cette époque. Mais il fallait nous rendre à l'évidence: le feu de la passion qui nous animait au début commençait à manquer d'oxygène.
Je levai donc les yeux afin de déterminer l'origine de cette soudaine agitation et aperçut deux êtres qui m'étaient étrangers, aussi filiformes l'un que l'autre.
Une fille et un garçon, très grands, et surtout très curieux. Ils nous observaient comme si nous étions des singes et faisaient de grands sourires à tout le monde en se montrant mutuellement du doigt des choses qui leur semblaient sensationnelles, comme les téléviseurs à écran plasma qui se trouvaient au bout de chaque couloir.
En voyant le mannequin débouler dans notre champ de vision, et dans notre vie accessoirement, Kevin sourit et essaya de me taquiner:
- Dis-donc, elle est pas mal la nouvelle...
Je ne pus que l'approuver. Elle avait les cheveux lisses et secs, un sourire enjôleur, un nez d'une finesse rare et c'était à peine si elle ne tenait pas son frère par le bras, ce qui devait donner à plus d'un l'envie de la protéger de ce monde hostile qu'était le lycée. Qui n'aurait pas deviné qu'ils étaient frère et soeur? Voir même jumeaux... Leur ressemblance était frappante lorsqu'on mettait de côté la couleur des cheveux de la fille et son maquillage. Son frère était blond, et elle, avait les cheveux noir ébène parcourus de mèches blanches. Leurs styles étaient pour ainsi dire opposés, le blond semblant amateur de hip-hop, et la brune de rock des années je-ne-sais-combien. J'aurais mis ma main à couper qu'elle était fan de David Bowie, car malgré la couche de maquillage qu'elle portait et son corps élancé, elle cultivait une sorte d'androgénie étrange. Son allure était sûre, mais on percevait une grande nervosité chez elle,à cause de ses gestes vifs. Pas une seule fois je ne la vis cesser d'agiter ses mains, tout en continuant de parler à une vitesse phénoménale. Surtout que je ne compris strictement rien à ce qu'elle était entrain de raconter lorsqu'elle passa près de nous; et j'en déduisit qu'elle dialoguait dans une autre langue, sûrement d'origine germanique.
On ne parlait plus que de la jeune fille extravagante et de son frère aux cheveux dreadés. Tout le monde était fasciné car c'était une grande première: ici, chaque élève était qualifiable de « normal ».
Cependant, un détail me turlupinait... Leur ressemblance était si évidente qu'ils ne pouvaient qu'être de vrais jumeaux. Or les vrais jumeaux sont du même sexe; il y avait donc quelque chose qui ne coïncidait pas.
Elle n'était tout de même pas...
La sonnerie marquant le début des cours retentit dans le couloir, et me fit émerger des méandres de mes pensées subtiles. Tous les élèves se dirigèrent vers leur salle de classe respective, et j'allai faire de même quand je sentis une main attraper vigoureusement mon poignet. Je me retournai et réalisai que Kevin était toujours là, un sourire au coin des lèvres. Il me désigna du regard les toilettes et je compris où il voulait en venir.
Ce n'était pas que je ne voulais pas, c'était juste que je n'en avais pas envie, mais cet argument restait beaucoup trop faible comparé à celui de mon petit ami qui se plaignait d'avoir les bourses pleines à craquer.
- S'il te plaîîîît! m'implora-t-il.
Je soupirai et me retins de pouffer de rire, son sens de l'humour m'atteignant encore. Puis je me laissai entraîner vers les toilettes, à présent hâtée de vider les couilles de celui qui m'aimait. L'ennui, c'est qu'il croyait que dans ce genre de situation, je prenais mon pied autant que lui. Au début de notre relation c'était vrai, mais maintenant cela me laissait plutôt indifférente du point de vue émotionnel. Cependant je faisais tout pour le conforter dans cette idée. Après tout, le prix n'était pas si cher payé pour l'avoir à mes côtés et me faire sentir exister.
Il me plaqua avec douceur contre le mur et commença à m'embrasser. Ses lèvres s'entrouvraient et se fermaient sur les miennes, dans un rythme propre à celui des baisers. Avec langueur, sa langue me caressait l'intérieur de la bouche et son souffle était chaud dans ma nuque... C'était si agréable d'être aimée.
Il m'attrapa par les cuisses et me souleva tandis que je passais mes bras autour de son cou. Sa force et sa puissance, il les contrôlait parfaitement, effleurements et pelotages torrides se succédaient, noyés dans nos gémissements de plaisir. Chaque expérience était vraiment unique.
Après qu'il eût joui – et répandu sa tendre semence en moi – il relâcha son étreinte et me déposa sur le sol. J'avais mal au dos et aux cuisses tant il s'était crispé, mais ce n'était rien comparé à la belle partie de plaisir que l'on s'était offerte. Je le remerciai d'un sourire et sortit des toilettes, le laissant là, à me regarder partir, adossé au mur, le souffle court.
J'arrivai en classe, un peu essoufflée et sans billet de retard. Ma prof me regarda, tandis que je traversai la classe sans adresser un seul regard à quiconque, et sans même lui donner d'explications. Elle poussa un petit soupir de désapprobation, comme d'habitude, et reprit la phrase qu'elle avait interrompu à mon arrivée. Je la méprisais profondément, elle n'était absolument pas capable de tenir une classe, et son potentiel de sociabilité était très limité. Ses cours étaient essentiellement constitués d'une suite de phrase prononcées avec monotonie d'un ton indifférent, à rythme constant, et ponctuées parfois d'un raclement de gorge ou d'une petite toux se voulant discrète. Insupportable. Tous les élèves suivaient, aucun ne parlait. Je détestais la mentalité des jeunes d'ici. Sous prétexte que les matières scientifiques étaient essentielles pour atteindre leur but et donc satisfaire leurs parents, ils ne prêtaient aux autres cours qu'une attention mesurée, et la plupart du temps n'écoutaient pas un mot de ce que l'on y disait. J'étais dégoûtée de cette bêtise, je les haïssais dans ces moments-là. Ça se voulait rebelle en cours de français, et ça devenait lèche-botte en cours de physique. Ils n'avaient donc aucune fierté? Non. Ils ne comprenaient pas à quel point ils étaient pitoyables.
Je pris place au dernier rang, et sortit mes affaires. Un crayon et une feuille. Pendant un moment, j'observai attentivement la classe, les gestes de chacun. Shella retint mon attention. C'était une fille plutôt jolie, sympathique, et banale. Le genre de personne qui se situe à la limite du moule, mais qui sait résister à la tentation, trop désireuse de garder sa liberté intacte. Aujourd'hui, elle avait quelque chose de particulier, je crois que c'était son regard. Un instant, j'ai essayé de le définir, et puis j'ai compris. Elle était tombée dans le piège, elle était tombée amoureuse. Je souris, saisis mon crayon, et commençait à la dessiner et jetant un coup d'oeil à mon nouveau modèle régulièrement. La silhouette prit forme, et à la sonnerie, le travail que j'avais réalisé me convenait tout à fait. Alors qu'elle rangeait ses affaires, je lui tendis le dessin:
- Tiens, c'est pour toi.
- Pour moi? s'étonna-t-elle.
Il faut dire que je ne lui avais pratiquement jamais parlé de l'année.
- Oui, aujourd'hui t'étais intéressante.
Puis je sortis de la salle, sentant son regard intrigué et quelque peu offusqué dans mon dos.
Les gens avaient un peu de mal à me cerner en général. J'étais, d'après les amis à qui j'avais demandé, une fille froide et distante, secrète et attirante, charmante et méprisante. En fait, on me respectait, parfois un peu craintivement. Je sentais ceux qui avaient peur. C'était une peur inconsciente, mais elle était là. Les filles avaient tendances à être jalouses, les garçons à vouloir me sauter. Tout se tenait.
Toujours est-il que tous autant qu'ils étaient, ils ne comprenaient pas grand chose.
Neela m'apparut, souriante. Je ne sais pas pourquoi, elle souriait tout le temps. C'était ma meilleure amie je crois, depuis le jour où j'ai commencé à sortir avec son ex, Kevin. C'est à dire, il y a environ un an. Un jour je vous expliquerai. Toujours est-il que je la connais par coeur, et que le sourire qu'elle avait là, n'était pas le même que d'habitude. Elle semblait à moitié hilare et à moitié émerveillée.
- Devine quoi?! explosa-t-elle avant même que j'ai ouvert la bouche.
- Euh... Eric a pété en faisant une galipette? Demandais-je, puisque je savais qu'elle sortait du cours de sport.
On commença à se tordre de rire bêtement.
- Les nouveaux! lâcha-t-elle.
Elle marqua un petit temps d'arrêt, pour savourer mon impatience.
- Ils sont dans ma classe!
- Mais c'est génial! Raillais-je.
- Ils s'appellent Bill et Tom.
- C'est affreux! Pourquoi?
- J'en sais rien moi! Mais tu tilts pas?
- Ben... Non.
- C'est des mecs Mya!
- Merde, je m'en doutais. Les pauvres, ils vont souffrir, surtout le brun.
Pour rien au monde je n'aurais laissé croire à Neela que j'étais persuadée que le brun était une fille. Contrairement à ceux de ma classe, ma fierté était démesurée.
- Et ils sont jumeaux? repris-je.
- Oui, Bill a les cheveux noirs, et Tom c'est l'autre. Tu veux que je te les présente?
Je fis une moue hésitante. Mais pourquoi pas après tout?
- Tu leur a parlé?
- J'ai essayé. C'est plus compliqué que ce que l'on pourrait croire. L'anglais de Bill est catastrophique, mais Tom se débrouille. Attends, je vais te refaire la phrase la plus complexe qu'il m'a sortit.
Elle se concentra, et dit d'un ton bourru:
- La pieuce est frouade, ça me rrend fouh!
- Quoi?
- La pièce est froide, ça me rend fou! expliqua-t-elle, en riant.
- Mais ça veut rien dire!
- Il a dit que c'était les paroles d'une chanson... Il a l'air de raconter pas mal de bobards ce mec.
- Je me demande qui peut bien écrire des trucs pareils en plus...
Un instant je réfléchis, puis lui demandais:
- Mais qu'est-ce qu'ils font ici?
- Je ne sais pas très bien, notre prof nous à dit que leurs parents avaient décidé de déménager, et qu'il fallait les aider à apprendre l'anglais et à s'intégrer. Je ne comprends pas pourquoi ils ne se sont pas préparés à l'avance, ou pourquoi ils ne sont pas allés dans une école spécialisée.
- C'est vrai que c'est étrange... Ils ont tout d'étrange... Le nom, le look, leur raison d'être ici...
- On verra bien, je leur ai demandé de manger avec moi ce midi, alors viens!
- Évidemment que je vais venir.
La sonnerie retentit à nouveau, et on se donna rendez-vous pour l'heure du midi. Pendant une partie de la dernière heure de cours, je laissai libre cours à mon imagination et essayai de deviner leur véritable raison d'être ici, en dessinant de mémoire le visage des jumeaux. Il suffirait ensuite que je le décalque et que je dessine leurs coiffures respectives pour avoir deux portraits différents. Pratique.
Et puis tout à coup, cela me reprit. Ce mal être immense qui sommeillait en moi, et qui ressortait de temps en temps, plus fort à chaque fois. La souffrance et la peur avaient envahi la moindre parcelle de mon corps. Je criai intérieurement, et voyai les autres continuer d'écrire inlassablement. Ma main se leva toute seule, et ma voix sortit malgré moi de mes tripes lorsque la prof m'interrogea.
- Est-ce que je pourrais aller aux toilettes, s'il vous plaît?
Elle me répondit par l'affirmatif, et je sortis de la classe, une boule au fond de la gorge. Arrivée dans les toilettes, je saisis dans ma poche un bandage et une lame de rasoir. Je remontai ma manche, tremblant de tout mon corps, et en un geste sur et conscis, l'affaire était finie. La souffrance physique remplaçait la souffrance de mon esprit, me projetant sur le sol dans un gémissement de douleur. Je me relevai après quelques instants et m'emparai des bandages que je roulai avec maîtrise autour de mon bras, le tour était joué. Puis je regardai dans la glace tâchée de sang cette fille qui s'échinait à sourire franchement, l'air de rien, une petite lueur de folie dans le regard.
Après avoir nettoyé les moindres gouttelettes de couleur pourpre qui ornaient le miroir et le robinet, je retournai en cours, l'opération avait durée cinq minutes, rien de suspect.
Sagement je repris place et m'endormit sur la table.
Shella me réveilla d'une tape sur l'épaule:
- Eh! Ca va?
- Euh, oui, répondis-je.
- Ça a déjà sonné.
J'étais extrêmement fatiguée. Lentement je me levais de ma table, et sortis dans le hall. Je me dirigeais vers le distributeur de boissons et en pris une énergisante. Puis j'entrais dans le réfectoire.